L’économie transatlantique vacille. Derrière les tensions commerciales entre Washington et Bruxelles, c’est une machine économique de 9.500 milliards de dollars qui risque l’asphyxie. Les États-Unis imposent des taxes, l’Europe riposte. Derrière cette surenchère, une réalité brutale : des échanges d’une ampleur historique menacés, des investissements fragilisés, une guerre de positions qui pourrait déborder sur l’ensemble de l’économie mondiale. Qui paiera l’addition de cette guerre économique sans précédent ?
Conflit commercial USA-UE : une guerre qui menace 9.500 milliards de dollars
Le 17 mars 2025, l’American Chamber of Commerce to the European Union (AmCham EU) a publié son rapport annuel Transatlantic Economy 2025. Son constat est sans appel : 9.500 milliards de dollars de commerce et d’investissements entre les États-Unis et l’Union européenne sont en péril.
La guerre des tarifs douaniers bat son plein
L’administration américaine vient d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur l’acier et l’aluminium importés d’Europe. En retour, Bruxelles annonce des contre-mesures ciblant des produits phares américains, parmi lesquels le whisky et certains produits manufacturés. Donald Trump menace désormais des taxes punitives de 200 % sur le champagne et les spiritueux européens.
L’Europe et les États-Unis ne sont pas de simples partenaires commerciaux. Ils constituent le premier bloc économique mondial. L’Union européenne représente aujourd’hui près de 60 % des investissements directs étrangers des États-Unis, tandis que les entreprises américaines réalisent trois fois plus de ventes en Europe qu’elles n’y exportent de biens. Une escalade commerciale n’implique donc pas seulement des taxes supplémentaires : elle menace l’ensemble des structures économiques interdépendantes qui soutiennent la croissance de ces deux géants.
Le commerce transatlantique : un géant aux pieds d’argile
Le rapport Transatlantic Economy 2025 dresse un portrait détaillé du commerce et des investissements entre les deux puissances. Les chiffres sont vertigineux.
Les échanges de biens et services entre les États-Unis et l’Europe atteignent 2.000 milliards de dollars par an, avec une répartition qui révèle une dynamique économique bien plus complexe qu’une simple balance commerciale. Loin de se limiter à des exportations de marchandises, l’économie transatlantique repose sur des flux d’investissements massifs.
Les multinationales européennes et américaines ont bâti des chaînes d’approvisionnement intégrées, où les filiales implantées des deux côtés de l’Atlantique jouent un rôle clé dans la production et la distribution mondiale. Les ventes des filiales européennes de groupes américains dépassent 4.000 milliards de dollars, tandis que celles des filiales américaines en Europe frôlent 3.500 milliards de dollars.
La guerre commerciale ne s’arrête donc pas aux tarifs douaniers. Elle menace la fluidité des investissements, déjà mise à mal par un climat d’incertitude grandissant. Les entreprises, prises en otage par ces tensions, hésitent désormais à engager de nouveaux capitaux sur l’un ou l’autre des continents, préférant observer l’évolution du conflit avant d’agir.
Une escalade de sanctions aux conséquences économiques majeures
Les taxes décidées par Washington ciblent des secteurs sensibles. L’industrie sidérurgique européenne est la première visée par les droits de douane de 25 % sur l’acier et l’aluminium, une mesure qui touche directement l’Allemagne, la France et l’Italie, dont les exportations métallurgiques sont essentielles aux chaînes de production américaines.
L’Union européenne, de son côté, n’a pas tardé à riposter. Les producteurs américains de spiritueux subissent déjà des pertes depuis l’annonce de tarifs pouvant atteindre 50 % sur leurs exportations vers l’Europe. L’impact sur les grandes marques de whisky du Kentucky se fait déjà sentir, alors que l’Europe représente l’un de leurs premiers marchés. Mais c’est la menace d’une taxation à 200 % sur les vins et alcools européens qui cristallise les tensions. Cette mesure, annoncée par l’administration Trump, viserait directement les exportateurs français, espagnols et italiens.
Le secteur automobile est aussi en ligne de mire. L’UE craint que Washington ne décide de taxer lourdement les voitures allemandes et françaises, qui dominent le marché américain du haut de gamme. À l’inverse, les constructeurs américains comme Ford et Tesla redoutent des représailles sur leurs ventes européennes, où l’Union représente leur principal débouché hors Amérique du Nord.
L’incertitude s’étend aussi au secteur des services, historiquement excédentaire pour les États-Unis. Bruxelles pourrait décider de taxer davantage les géants du numérique américains. Un tel scénario impacterait directement Google, Apple, Amazon et Microsoft, déjà en conflit ouvert avec l’UE sur les questions fiscales et de régulation.
Un risque de contagion au reste du monde
L’un des points les plus inquiétants du rapport de l’AmCham EU concerne les effets secondaires de ce conflit sur l’économie mondiale. Les tensions entre les deux blocs perturbent les chaînes d’approvisionnement mondiales, dont l’efficacité repose sur la fluidité des échanges transatlantiques. Les entreprises japonaises et sud-coréennes, très impliquées dans ces chaînes de valeur, pourraient en subir les répercussions.
Le secteur de l’énergie est également sous pression. L’Europe importe actuellement 55 % des exportations américaines de gaz naturel liquéfié (LNG), une dépendance qui pourrait être remise en question si la guerre commerciale s’intensifie.
Enfin, l’instabilité des marchés financiers s’accentue. L’incertitude liée aux tensions tarifaires fragilise l’euro et le dollar, influençant les décisions d’investissement des grandes institutions financières. La volatilité accrue pèse sur les cours des matières premières, particulièrement sur l’acier et l’aluminium, et alimente les craintes d’un ralentissement de la croissance mondiale.
Vers une sortie de crise ou une impasse ?
Face à cette impasse économique, l’AmCham EU appelle à une désescalade. Malte Lohan, PDG de l’AmCham EU, souligne que l’économie transatlantique est plus qu’un simple marché, c’est un socle géoéconomique qui assure la compétitivité des entreprises américaines et européennes. Il insiste sur l’urgence d’un dialogue entre Washington et Bruxelles avant que la situation ne devienne incontrôlable. Daniel Hamilton, spécialiste du commerce international et co-auteur du rapport, prévient que la guerre commerciale pourrait s’étendre aux services financiers et aux technologies, deux secteurs où les États-Unis dominent historiquement.
L’Europe a une carte à jouer. Plutôt que de se laisser entraîner dans un cycle de représailles, l’UE pourrait miser sur une négociation élargie, visant à redéfinir les termes du commerce transatlantique. Mais pour cela, il faudra que les dirigeants des deux camps cessent de privilégier la rhétorique électoraliste à court terme au détriment d’une vision économique à long terme.
L’alternative est simple : poursuivre dans la voie de la confrontation, ou préserver ce qui reste du plus vaste partenariat économique au monde. Washington et Bruxelles doivent choisir entre l’affrontement et la coopération, avec en ligne de mire l’avenir du commerce mondial.