Salaire décent : ce que les Français exigent (et ne reçoivent pas)

On l’invoque à chaque repas, on le redoute en fin de mois, on le rêve en haut de fiche de paie. Le salaire, cet indicateur discret mais omniprésent, cristallise désormais un malaise plus vaste qu’une simple ligne budgétaire. Et si, derrière les montants, se cachait une véritable fracture collective ?

Paolo Garoscio
Par Paolo Garoscio Publié le 25 mars 2025 à 10h17
Pouvoir d’achat : pourquoi la droite sabote l’indexation des salaires sur l’inflation ?
Pouvoir d’achat : pourquoi la droite sabote l’indexation des salaires sur l’inflation ? - © Economie Matin
36%seulement 36 % des Français se déclarent satisfaits de leur rémunération

L’obsession du salaire : quand l'argent ne suffit pas

En France, parler de salaire, c’est évoquer bien plus qu’un simple montant. C’est toucher à l’identité sociale, à l’estime de soi, à la capacité de se projeter. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le divorce est largement consommé.

Selon une vaste étude menée par Selvitys pour LPDJ Insight (20-21 février 2025), seulement 36 % des Français se déclarent satisfaits de leur rémunération. Le chiffre est brutal. Pire : 8 % affirment même être « très insatisfaits ».

Mais qu’attendent-ils au juste ? Pour 54,94 % d’entre eux, un salaire net mensuel compris entre 2 000 et 3 000 euros représente le minimum vital pour « vivre décemment ». Sauf que le salaire net médian en 2022 atteignait péniblement 2 090 euros selon l’INSEE. Voilà une situation où les revenus s’éloignent dangereusement des aspirations.

Et encore, ce sont là les normes globales : dans les Hauts-de-France, nombreux sont ceux qui rêveraient déjà de franchir les 2 000 euros, tandis qu’en Île-de-France, 16,94 % des répondants déclarent avoir besoin de plus de 4 000 euros mensuels pour maintenir leur niveau de vie.

Entre stress, dette et renoncements : les coûts invisibles du salaire

Loin d’être une abstraction comptable, le salaire (ou son absence) pèse sur la santé des salariés. Près de 85 % des répondants ressentent un stress financier, dont 31,52 % de manière permanente. Et lorsque la pression devient trop forte, c’est l’endettement qui prend le relais. 42,84 % des sondés ont déjà dû emprunter pour assurer des dépenses aussi basiques que l’alimentation, le chauffage ou l’essence. Chez les 25-34 ans, la situation est encore plus dramatique : 62,34 % d’entre eux se sont tournés vers le crédit, dont 19,48 % de façon récurrente.

Ces tensions pèsent sur l’épargne : 25,79 % des Français ne réussissent jamais à mettre de l’argent de côté, et près d’un tiers voit dans les dépenses quotidiennes le premier frein à toute mise en réserve. Quant au logement, il devient un gouffre pour 29,15 % des ménages, qui y consacrent plus de 30 % de leur budget, avec un pic à 40 % pour 9,68 % des foyers.

Mais c’est quoi un « bon salaire » pour les Français ?

À la question « Quel salaire vous permettrait de vivre décemment ? », les réponses oscillent entre réalisme inquiet et idéalisation franche. Seuls 8,60 % des sondés se contenteraient de 1 500 à 2 000 euros. En revanche, 28,36 % visent entre 2 501 et 3 000 euros, et 10,18 % estiment que le seuil du confort commence au-delà de 4 000 euros.

Un autre clivage s’installe : celui du genre. Les hommes sont près de deux fois plus nombreux que les femmes à déclarer qu’il leur faut plus de 4 000 euros pour vivre confortablement. Ce fossé traduit une inégalité structurelle, les femmes occupant encore plus souvent des postes à faible rémunération.

Enfin, un salaire plus élevé ne servirait pas qu’à améliorer son quotidien. À la question « Que feriez-vous avec 500 euros de plus par mois ? », 50,30 % répondent qu’ils épargneraient, 38,93 % investiraient dans leur qualité de vie, 16,30 % rembourseraient des dettes. Bref, personne ne parle de luxe.

Des perspectives moroses pour les plus âgés, optimistes pour les plus jeunes

Autre clivage : l’âge. L’étude révèle un vrai décalage générationnel. Si 87,87 % des 18-24 ans croient en une amélioration future de leur situation financière, seuls 35,42 % des plus de 55 ans partagent cet espoir. Ce pessimisme va de pair avec un sentiment d’immobilisme. Près de 40 % des Français affirment ne pas croire à une évolution de leur situation financière dans les cinq prochaines années.

Il fut un temps où le salaire incarnait une reconnaissance, une sécurité, une promesse d’ascension. Aujourd’hui, il incarne de plus en plus une tension : entre attentes et réalité, entre dépenses et survie, entre ambitions et blocages. Il est urgent de repenser le rapport au salaire, non pas comme un chiffre isolé, mais comme le cœur d’un contrat social fragilisé. Car si « vivre décemment » commence à 2 500 euros, la grande majorité des Français est laissée de côté.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

Aucun commentaire à «Salaire décent : ce que les Français exigent (et ne reçoivent pas)»

Laisser un commentaire

* Champs requis