Décarbonation industrielle : seconde vie pour ce pipeline dans la vallée du Rhône

Un chantier d’envergure se profile dans la vallée du Rhône. À la croisée des intérêts industriels, des engagements climatiques et des stratégies territoriales, le projet Rhône CO₂ vise à faire de la région — qui fait aujourd’hui figure de mauvais élève — l’une des zones les plus décarbonées de France.

Axelle Ker
Par Axelle Ker Publié le 1 avril 2025 à 19h15
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Décarbonation industrielle : un projet de pipeline à 1,5 milliard d’euros pour le Rhône - © Economie Matin
30 % Le pipeline, dimensionné pour 4 millions de tonnes par an, sera utilisé à 30 % par Vicat dans le cadre de son projet VAIA.

Depuis le 24 mars 2025, le projet industriel Rhône CO₂ fait l’objet d’une concertation publique baptisée Rhône Décarbonation. Menée sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP), celle-ci se tiendra jusqu’au 20 juin 2025 afin de « répondre aux questions et débattre des aspects du projet, notamment sa raison d’être, sa mise en œuvre et ses impacts ». Mais de quoi s'agit-il exactement ?

Rhône CO2 : un pipeline de 300 km réhabilité en carboduc

Le projet Rhône CO₂ vise à transformer un ancien oléoduc de 300 kilomètres, aujourd’hui hors service et sécurisé, en une infrastructure dédiée au transport de dioxyde de carbone (CO2). Cette canalisation, propriété de la Société du Pipeline Sud-Européen (SPSE), relie la commune de Montalieu-Vercieu (Isère), à l’est de Lyon, au site industriel de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, à proximité de Marseille. Réaménagé pour accueillir du CO₂ capté directement sur des sites industriels, ce pipeline deviendra un carboduc. D’après les données techniques fournies par Elengy, filiale du groupe Engie, l’installation sera capable, une fois opérationnelle, d’acheminer jusqu’à 4 millions de tonnes de CO₂ par an.

Ce projet vise à s’attaquer à un problème bien connu dans la vallée du Rhône : la concentration d’installations industrielles fortement émettrices. On y retrouve en effet plusieurs poids lourds de la pollution industrielle en France : Arcelor Mittal à Fos-sur-Mer (sidérurgie), LyondellBasell à Berre-l’Étang (pétrochimie), Naphtachimie à Lavéra (chimie lourde), et Vicat, dont la cimenterie de Montalieu-Vercieu figure parmi les plus grosses sources de CO₂ du pays.

VAIA : l’impulsion de Vicat

Le choix de Montalieu-Vercieu comme point de départ du projet Rhône CO₂ répond à une logique industrielle stratégique. Cette commune de l’Isère accueille en effet l’une des cimenteries les plus importantes du groupe Vicat, qui figure parmi les 50 sites industriels les plus émetteurs de dioxyde de carbone en France, selon les critères définis par l’État dans le cadre de la stratégie nationale de décarbonation. En tant qu’acteur majeur du secteur des matériaux de construction, Vicat fait partie des initiateurs du projet Rhône CO₂, en y intégrant sa propre initiative de neutralité carbone : le projet VAIA – Vicat Advanced Industrial Alliance.

Concrètement, Vicat prévoit de capter chaque année 1,2 million de tonnes de dioxyde de carbone sur sa cimenterie implantée sur les communes de Montalieu-Vercieu et Bouvesse-Quirieu (Isère), ce qui correspond à près de 100 % de ses émissions résiduelles annuelles de CO₂. Cet engagement s’inscrit dans une stratégie plus large portée par le groupe : faire de cette installation la première cimenterie française à zéro émission nette de dioxyde de carbone d’ici 2030.

Le captage de 1,2 million de tonnes de dioxyde de carbone par an par la cimenterie de Vicat, soit 30 % de la capacité totale du pipeline réhabilité (évaluée à 4 millions de tonnes par an), constitue un seuil critique suffisant pour garantir la viabilité technique et économique de la remise en service de l’infrastructure existante, exploitée par la Société du Pipeline Sud-Européen (SPSE). Ce socle de volume permettra également d’ouvrir l’accès au réseau à d’autres industriels du couloir rhodanien, qu’ils soient de grande ou de moyenne taille.

Le dioxyde de carbone sera capté à la sortie des fours de production de clinker, puis acheminé via le pipeline jusqu’au terminal d’Elengy sur le site de Fos-Tonkin, à Fos-sur-Mer. Là, il sera transformé en liquide avant d’être chargé sur des navires. Sa destination finale sera un site de stockage géologique permanent sous-marin, selon les technologies de séquestration mises en œuvre notamment par ENI, partenaire du projet pour la phase de stockage.

Un investissement de 1,2 à 1,5 milliard d'euros

Le dioxyde de carbone sera capté à la sortie des fours de production de clinker sur le site de Vicat, puis acheminé via le pipeline réhabilité jusqu’au terminal d’Elengy, situé à Fos-Tonkin, sur la commune de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône. Sur place, le CO₂ sera liquéfié, puis chargé sur des navires en vue d’un stockage géologique permanent en milieu sous-marin, conformément aux technologies de séquestration mises en œuvre par ENI, partenaire du projet pour cette phase.

Outre Vicat, le projet mobilise plusieurs opérateurs industriels majeurs :

  • la Société du Pipeline Sud-Européen (SPSE), propriétaire du pipeline, assurera le transport du dioxyde de carbone ;
  • Elengy, filiale du groupe Engie, pilotera le terminal de liquéfaction et de chargement du CO₂ à Fos-Tonkin ;
  • Le Réseau de Transport d’Électricité (RTE) prendra en charge le renforcement de l’alimentation électrique des sites de captage et de liquéfaction.
  • ENI, pour le stockage géologique du CO2.

L’ensemble du projet Rhône CO2 représente un investissement estimé entre 1,2 et 1,5 milliard d’euros, cofinancé dans le cadre des dispositifs France 2030, ZIBAC, et du projet Callisto, inscrit sur la liste des Projets d’Intérêt Commun (PCI) de l’Union européenne.

Une consultation publique pour sonder le territoire

La concertation publique autour de ce projet stratégique a débuté le 24 mars 2025 et se prolongera jusqu’au 20 juin de cette même année. Portée par les entreprises engagées dans le projet « Rhône CO2 », celle-ci est supervisée par la Commission nationale du débat public (CNDP). L’objectif : offrir un espace d’échange avec les citoyens, les élus et les acteurs du territoire. Vicat promet un processus « ouvert à tous » afin de « répondre aux questions et débattre des aspects du projet ». Deux garants indépendants ont été désignés pour assurer la transparence des échanges.

Mais cette phase participative intervient alors que plusieurs inquiétudes émergent. Le président de la CNDP, Marc Papinutti, a attiré l’attention sur les risques liés au transport de gaz liquéfié, y compris des dangers d’explosion ou de brûlures. Sans oublier l’impact visuel, les emprises au sol ou encore les lignes à haute tension que le projet implique dans certaines zones sensibles, comme la Camargue. Le débat s’annonce dense, et surtout essentiel pour la bonne intégration du projet Rhône CO2 dans le tissu local.

Axelle Ker

Diplômée en sciences politiques et relations internationales, journaliste chez Économie Matin & Politique Matin.

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