Loin de la torpeur tropicale, les marchés financiers viennent de presser à froid le jus d’orange. Mais cette glissade spectaculaire des cours n’a pas encore rafraîchi les prix en supermarché.
Le jus d’orange chute en Bourse, mais pas encore dans les rayons

Depuis le 1er janvier 2025, le jus d’orange est au cœur d’un véritable plongeon boursier : le concentré congelé s’échange désormais à prix cassé sur le marché à terme de New York. Pourtant, les consommateurs français ne ressentent encore aucun soulagement en caisse. Alors, que se passe-t-il vraiment ? Quelles tendances alimentaires, logistiques et climatiques orchestrent cette discordance entre cours et pouvoir d’achat ?
Les cours du jus d’orange en chute libre, mais le prix final reste en apesanteur
Sur le marché à terme, le concentré congelé de jus d’orange s’est effondré. D’après TradingSat, la livre a chuté de 5,26 dollars à moins de 2,50 dollars, soit une baisse de plus de 50 % depuis le début de l’année. L’agence Bloomberg souligne qu’il s’agit de la plus forte dégringolade trimestrielle depuis 1967.
La France, pourtant premier pays consommateur de jus d’orange en Europe, semble étrangère à ce reflux. Pourquoi ? Tout simplement parce que le prix en rayon dépend de contrats d’approvisionnement long terme, signés au plus fort des cours. Comme l’explique Harry Campbell, analyste chez Expana, cité par Orange Actu : « Les distributeurs français ont signé leurs contrats à un moment où les prix étaient encore très élevés, ce qui retarde l’impact sur les consommateurs ».
Le jus d’orange devient amer : entre climat, maladie et saturation de la demande
La chute des prix alimentaires en Bourse ne signifie pas que tout va mieux dans les vergers. En réalité, l’industrie agrumicole continue de faire face à des difficultés structurelles majeures. Ces dernières années, la maladie du dragon jaune (huanglongbing), véhiculée par un insecte, a ravagé les vergers en Floride et au Brésil. En parallèle, des événements climatiques extrêmes — sécheresse prolongée, précipitations irrégulières — ont détérioré la qualité des fruits. Le CEPEA (Centre d’études avancées en économie appliquée au Brésil) notait dans son communiqué du 17 mars 2025 : « La faible qualité du jus d’orange et la demande limitée […] ont entraîné de fortes baisses de prix sur le marché international ».
Ces fruits, à l’équilibre sucre-acide décevant et au goût souvent jugé amer, se retrouvent moins attractifs pour les industriels et les consommateurs. Un expert de la banque Rabobank, Andrés Padilla, rappelle dans le Financial Times : « Si le goût est un peu plus amer, cela aggravera le problème [de la demande] ». Après l’envolée post-Covid de la consommation (liée à une recherche accrue de vitamines), les acheteurs semblent tourner le dos à ce produit devenu trop cher, trop acide, trop monotone.
Récoltes prometteuses, stocks sous tension : le jus d’orange sous pression
L’un des paradoxes de la situation actuelle est que les stocks de jus d’orange demeurent historiquement bas, et pourtant les prix baissent. Pourquoi ? Parce que la prochaine récolte brésilienne, attendue pour juillet 2025, s’annonce exceptionnelle (+20 %) selon les projections relayées par le CEPEA. Les opérateurs anticipent donc une abondance à venir, et les marchés s’ajustent à l’avance. Mais cet optimisme agricole reste suspendu à des aléas persistants : les intempéries, les attaques bactériennes, et les incertitudes sur la main-d’œuvre dans les exploitations sud-américaines.
Un marché qui s’effondre, une baisse des prix alimentaires encore invisible
On touche ici à l’ironie de cette filière : alors que les contrats à terme fondent comme neige au soleil, le panier de la ménagère reste obstinément stable. En 2024, l’inflation du jus d’orange atteignait encore 11 %, selon les chiffres compilés par Orange Actu. Les marges logistiques, les engagements fournisseurs, et la lenteur des ajustements tarifaires expliquent ce décalage. En rayon, la bouteille de jus d’orange 100 % pur jus reste affichée autour de 2,50 à 3 euros le litre, quand bien même la matière première coûte désormais moitié moins qu’il y a trois mois.
Tant que les contrats verrouillent les prix, que la qualité des fruits pose problème, et que la demande se montre capricieuse, le jus d’orange risque de continuer à faire la grimace au rayon frais. La France, pourtant premier importateur européen, attend encore. Et le consommateur trinque, mais pas pour fêter les soldes.