Épargne salariale : des fonds verts, mais pleins de pétrole

Les portefeuilles financiers labellisés responsables promettent une épargne vertueuse. Pourtant, sous le vernis ESG, certains continuent d’alimenter le moteur fossile. Que reste-t-il de l’engagement climatique lorsque le vert vire au noir ?

Paolo Garoscio
Par Paolo Garoscio Publié le 24 mars 2025 à 11h45
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Épargne salariale : des fonds verts, mais pleins de pétrole - © Economie Matin
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Le 20 mars 2024, l’ONG Reclaim Finance a publié une enquête percutante révélant les dessous des investissements dits durables. En ciblant les fonds d’épargne salariale présentés comme responsables, le rapport éclaire une contradiction flagrante : des milliers d’euros placés dans des véhicules financiers censés soutenir la transition écologique continuent en réalité de nourrir les majors du charbon, du gaz et du pétrole. Au cœur de cette opacité : des fonds estampillés ESG proposés par des géants de la gestion d’actifs comme Amundi (filiale du Crédit Agricole) ou Société Générale Gestion.

Fonds et énergie : l'impossible rupture avec le fossile ?

Derrière la façade marketing soigneusement verte, les fonds responsables labellisés ISR (Investissement Socialement Responsable) entretiennent des liens persistants avec les groupes les plus polluants de la planète. Selon Reclaim Finance, 78 % des fonds passifs durables d’Amundi sont exposés à des firmes qui continuent d’investir dans de nouveaux projets fossiles. Et parmi ces bénéficiaires ? Des noms familiers : ExxonMobil, Shell, TotalEnergies.

La structure même de ces portefeuilles interroge. Bien que présentés comme socialement utiles, ils s’appuient sur des indices “verts” souvent construits sans exclusion systématique des entreprises fossiles. Le rapport de mars 2024 est sans appel : « Les gestionnaires d’actifs aggravent le dérèglement climatique avec ces fonds passifs dits “durables”. » Autrement dit, les fonds suivent des benchmarks conçus pour inclure un vernis ESG... sans réelle transformation structurelle.

Épargne salariale : fonds responsables ou marketing ?

Sur leurs sites officiels, Amundi comme Société Générale multiplient les références aux critères ESG. Le premier se vante d’un encours de 25,3 milliards d’euros en ISR. Le second aligne des dizaines de produits labellisés “Label ESR”, “Climat”, “Solidaire”, “Transition Juste”. Pourtant, aucun détail n’est fourni sur les entreprises réellement financées. Le message est clair : l'image prime sur l'exclusion rigoureuse.

Cette stratégie de communication s’appuie sur des labels insuffisamment stricts. Même des portefeuilles affichant des titres comme “Transition Climat” ou “Actions Vertes” peuvent inclure des titres de majors fossiles. L’analyse croisée des données des sites commerciaux et du rapport de Reclaim Finance montre un décalage entre le discours affiché et la réalité des flux financiers.

Reclaim Finance dénonce une absence de cohérence : « 70% des 430 fonds passifs commercialisés comme “durables” sont exposés à des entreprises développant de nouveaux projets d’énergies fossiles. »

L’épargne des salariés, otage du greenwashing ?

L’aspect le plus troublant du rapport concerne les fonds d’épargne salariale. Les employés, souvent sans expertise financière, confient leur épargne longue durée à des véhicules qu’on leur présente comme “verts”, “éthiques”, “solidaires”. Or, ces choix reposent sur des documents d’information volontairement opaques, où les engagements climatiques affichés masquent des pratiques d’investissement traditionnelles.

Les fonds comme “Amundi Horizon Long Terme ESR” ou “CPR ES Action Climat” ne garantissent aucunement l’exclusion des géants du pétrole ou du gaz. Au contraire, plusieurs d’entre eux participent à leur financement. Ce constat interroge non seulement la responsabilité des sociétés de gestion, mais aussi celle des employeurs qui orientent l’épargne collective sans transparence. Reclaim Finance alerte sur un risque systémique : celui d’une perte de confiance généralisée dans les produits ESG, sapée par une absence de critères contraignants.

Réglementation : le réveil des autorités suffira-t-il ?

Face à cette dérive, plusieurs voix s’élèvent. L’Autorité des Marchés Financiers (AMF) a annoncé en décembre 2024 vouloir appliquer les nouvelles lignes directrices de l’ESMA (European Securities and Markets Authority) sur la dénomination des fonds ESG. Mais ces annonces restent non contraignantes, et la pression politique du secteur reste forte pour édulcorer les normes.

Pendant ce temps, la directive Omnibus en discussion au Parlement européen pourrait affaiblir davantage les exigences ESG, en autorisant à nouveau le gaz et le nucléaire dans les classifications durables. Un paradoxe saisissant à l’heure où les scientifiques multiplient les alertes sur l’irréversibilité du réchauffement.

L’enquête menée par Reclaim Finance sonne comme un rappel brutal à la réalité : les fonds dits verts ne sont pas toujours aussi vertueux qu’ils le prétendent. Derrière l'emballage ESG se cache souvent une stratégie opportuniste, reposant sur des lacunes réglementaires et une communication soigneusement édulcorée.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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