Le courrier venu de Washington n’a rien d’anodin. Derrière une rhétorique juridique, il cache une volonté politique affirmée : celle d’imposer à l’Europe, par la contrainte économique, la nouvelle doctrine idéologique de l’administration Trump obnubilée jusqu’à l’obsession par ce que l’extrême-droite appelle le « wokisme ».
Diversité en entreprise : Trump exporte sa croisade, la France s’indigne

Le 28 mars 2025, plusieurs entreprises françaises ont reçu une lettre pour le moins inattendue de la part de l’ambassade des États-Unis à Paris. Ce courrier officiel les somme de renoncer à toute politique interne de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), sous peine d’exclusion des appels d’offres fédéraux. La lettre s’appuie sur le décret présidentiel 14173 signé le 21 janvier 2025 par Donald Trump.
Une lettre officielle venue imposer la ligne Trump
Le courrier, transmis par l’ambassade américaine à une quarantaine d’entreprises françaises, n’emploie aucune formule diplomatique. Il impose, noir sur blanc, une nouvelle condition à tout partenariat avec le gouvernement fédéral américain : se conformer à la ligne politique du président Trump en matière de diversité. Extrait à l’appui : « Le contractant ou l’offrant potentiel certifie qu’il (…) ne met pas en œuvre de programmes de promotion de la diversité, de l’équité, et de l’inclusion qui enfreignent les lois fédérales antidiscrimination applicables. », relate Le Monde.
Le message est limpide. Désormais, faire affaire avec Washington exige de bannir toute stratégie d’inclusion, sous peine d’exclusion des marchés publics américains. Ce nouveau contrat moral est tout sauf neutre : il conditionne l’accès économique à une allégeance idéologique.
Et cette contrainte ne s’arrête pas aux frontières françaises. Selon Le Figaro, la même missive a été envoyée à des entreprises en Italie, en Espagne, en Belgique, voire à des institutions culturelles comme une bibliothèque municipale de Barcelone. Le message est donc européen. L’alignement exigé est mondial.
Derrière la lettre : le décret 14173, un manifeste politique
Ce courrier s’appuie sur un décret présidentiel passé inaperçu dans la cacophonie du retour de Trump au pouvoir : l’Executive Order 14173, signé le 21 janvier 2025, dès le jour de l’investiture.
Intitulé “Ending Illegal Discrimination and Restoring Merit-Based Opportunity”, ce décret affirme vouloir restaurer le mérite et lutter contre les “discriminations illégales”. Mais la réalité est toute autre. Le texte abroge tous les dispositifs fédéraux promouvant l’inclusion — y compris les décrets antérieurs sur l’égalité des chances, la représentation des minorités ou l’action positive. Il va plus loin : il impose à tous les contractants, y compris étrangers, une clause de conformité à ces nouvelles règles. Le décret stipule que « tout partenaire doit certifier ne promouvoir aucune politique DEI contraire aux lois fédérales ».
Cerise sur le gâteau : les entreprises non conformes s’exposent à des enquêtes ciblées, et les grandes fondations ou universités étrangères sont dans le viseur.
Le gouvernement français s'indigne... et le patronat aussi !
À Paris, le ton est vite monté. Le ministère du Commerce extérieur dénonce des « ingérences américaines inacceptables » et promet de défendre « nos entreprises, nos consommateurs, mais aussi nos valeurs », selon 20 Minutes. Le ministère de l’Économie, dirigé par Éric Lombard, a rappelé par voie de presse : « Cette pratique reflète les valeurs du nouveau gouvernement américain. Ce ne sont pas les nôtres », rappelle-t-il dans Le Monde.
Le Medef, généralement mesuré, s’est montré inhabituellement direct. Patrick Martin, son président, a qualifié la lettre d’« inadmissible » avant d’ajouter sur LCI : « Il est hors de question de renoncer aux règles d’inclusion dans les sociétés », relaye FranceInfo. Autant dire que l’ingérence de Donald Trump, avec Elon Musk dans l’ombre, ne risque pas d’avoir des effets sur les politiques des entreprises françaises. Au contraire.
Le conflit ne se joue donc pas seulement sur le terrain économique, mais sur celui des valeurs. Entre Washington et Paris, l’opposition porte sur une conception fondamentalement différente de la justice sociale et de l’équité dans l’entreprise. Et sans surprise, on dirait que c’est la version Européenne qui l’emporte : aux Etats-Unis, les licenciements massifs, les polémiques et les décisions conservatrices ont de plus en plus d’effets dévastateurs sur la société… et sur l’appréciation de Donald Trump et son administration.
L’ombre portée d’une guerre culturelle mondialisée
Ce bras de fer révèle une réalité plus large : la mondialisation des guerres culturelles américaines. Ce que Trump qualifie de « discrimination déguisée sous couvert de DEI » est, pour nombre d’entreprises européennes, un impératif de performance, de cohésion sociale et d’innovation. Derrière cette offensive, c’est une idéologie punitive qui se déploie, armée de contraintes juridiques et économiques. Le décret 14173 n’est pas un texte technique : c’est une doctrine. Une doctrine qui criminalise les politiques d’inclusion et tente de remodeler le paysage entrepreneurial mondial selon des principes réactionnaires.
La diversité n’est pas un gadget moral : c’est un levier de transformation économique, un gage d’intelligence collective, une réponse aux déséquilibres systémiques. Le nier, c’est choisir l’entre-soi et l’homogénéité contre la complexité du réel.
En exportant ses combats idéologiques à travers ses contrats publics, Washington cherche à redessiner l’économie mondiale à son image. Mais cette tentative d’imposer une conformité idéologique par le levier des marchés risque de se heurter à une résistance plus vaste qu’attendu. Si les entreprises françaises ont reçu une lettre, il ne tient qu’à elles d’y répondre par un engagement clair : celui de ne jamais troquer leurs valeurs contre des parts de marché.