Tout comme la majorité des mammifères, l’Homme vit en surface – c’est là qu’il s’est développé, a construit ses habitations et dont il a tiré sa nourriture. Il a ainsi longtemps ignoré que la plus grande richesse de vie de la planète ne s’étendait pas devant lui, mais sous ses pieds. En tant que premier foyer de vie sur Terre, les sols abritent en effet près de 6 êtres vivants sur 10 au global – soit ⅔ des espèces connus.
Le cœur de la vie sur Terre est dans nos sols
Face à l’explosion démographique, à l’urbanisation galopante, l’agriculture intensive et au réchauffement climatique, les sols subissent néanmoins toujours plus de pression les empêchant de remplir l’ensemble de leurs fonctions naturelles. Ces dernières années, experts et ingénieurs ont cherché à prouver qu’il était possible d’aménager les territoires tout en conservant la richesse et la santé en sous-sol. Un vrai défi technique.
Le sol, première source de vie sur notre planète
Le sol est l’habitat le plus diversifié de la planète, abritant près de 60% de tout ce qui est vivant1. Des milliers d’espèces se développent ainsi sous la surface, tels que des petits mammifères, mais également 85% des plantes, 90% des champignons et presque toutes les espèces de vers de terre connus de l’Homme. La présence de cette riche biodiversité est ce qui atteste de la bonne santé d’un sol : un seul lombric peut brasser jusqu’à 30 tonnes de terre dans sa vie, permettant ainsi de fertiliser le sol, de l’aérer, de laisser l’eau s’y infiltrer plus facilement et de le dépolluer2. C’est bien simple, sans eux, la terre devient stérile - leur déclin massif ces dernières années inquiète les scientifiques, en ce qu’ils sont garants de la survie alimentaire de l’humanité.
Parallèlement, les sols offrent une multitude de services écosystémiques essentiels à la vie : la production alimentaire, le stockage de l’eau potable, le support de presque toutes les activités humaines, la source unique des minerais et matériaux de construction, un système épurateur des pollutions anthropiques, … Ils sont aussi des atouts dans la lutte contre le réchauffement climatique, en agissant comme des puits de carbone au même titre que les océans. Le premier mètre de sol séquestre ainsi 3 à 7 fois plus de carbone que la végétation de surface, et 2 à 3 fois plus que l’atmosphère3. En France, cela correspond à une moyenne de 74 tonnes de carbone stockées par hectare4.
Une dégradation progressive et des menaces qui augmentent
S’il est établi que les humains se servent des sols dans la quasi-totalité des activités du quotidien, ils sont utilisés bien au-delà de leur capacité de renouvellement naturelle comme beaucoup de ressources sur Terre. Pire, l’Anthropocène a entraîné un effondrement massif de la biodiversité qui touche tous les écosystèmes - dont les sols, pour qui les insectes notamment, sont pourtant indispensables. Les scientifiques estiment ainsi que 60% des sols en Europe sont dégradés5 en 2023 et 40% au niveau mondial - affectant directement près de la moitié de l’humanité6.
Sur le territoire français, ce sont l’érosion et l’artificialisation qui sont les plus préoccupantes, nos sols perdant en moyenne 1,5 tonne de terre par hectare et par an à cause du ruissellement des eaux. Les facteurs sont multiples : l’agriculture intensive et le surpâturage d’un côté, mais également la déforestation (les forêts étant bien souvent défrichées pour l’élevage ou la culture) et l’aménagement de surfaces imperméables (notamment la bétonisation). Un cercle vicieux se met alors en place, puisque l’érosion est elle-même en partie responsable de la baisse des rendements agricoles et de la disparition de la biodiversité.
Préserver nos sols pour protéger la vie
Afin d'anticiper ces menaces qui pèsent aujourd’hui sur les sols, il est nécessaire d’aménager les infrastructures de manière durable et limiter l'artificialisation. Pour cela, favoriser la végétalisation et la perméabilisation dans la construction permet d’allier confort des activités humaines tout en redonnant (ou préservant) les fonctions naturelles des sols. Pourtant, encore aujourd’hui, la part des sols artificialisés augmente chaque année en France - pour atteindre presque 10% du territoire en 2018, soit une hausse de plus de 70% depuis 19827. Une tendance qui se veut mondiale, l’artificialisation allant de pair avec le développement et l’urbanisation.
À mesure de la prise de conscience des enjeux de protection des sols et des avancées de la pédologie (i.e. la science des sols), des législations ont été instaurées à l’échelle européenne et française. Une des avancées majeures en France fut la loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette) du 20 juillet 2023, qui vise à limiter l'étalement urbain et protéger les sols agricoles et naturels tout en renforçant l'accompagnement des élus locaux dans la mise en œuvre de la lutte contre l'artificialisation des sols. La même année, le pays a également rendu obligatoire l’installation d’ombrières solaires sur les nouveaux parkings et toitures de bâtiment neufs sous l’impulsion des lois Climat et d’accélération des EnR. Ces dernières imposent par ailleurs d’aménager toutes les zones de stationnement (supérieures à 500 m2) avec des revêtements perméables. Ces nouvelles réglementations promeuvent ainsi l’installation de structures capables de produire de l’énergie décarbonée, tout en combinant des objectifs de perméabilité et de végétalisation.
À l'échelle internationale, il est crucial de poursuivre le travail de recherche sur les sols - demeurant encore aujourd’hui largement méconnus. Pourtant les bénéfices concrets d’un sol vivant en zone urbaine sont nombreux, significatifs et prouvés scientifiquement - notamment pour favoriser le retour de la biodiversité tant au dessus qu’en dessous de la surface. Un sol vivant, perméable, protégé des pollutions anthropiques, contribue au rechargement des nappes phréatiques et au stockage d'azote et de carbone, jouant ainsi un rôle crucial dans la régulation des cycles naturels. Mieux, il permet à la planète de respirer en réduisant les températures de l’air et de surface, luttant activement contre les îlots de chaleur urbains. Enfin, la terre a alors le pouvoir de capter les polluants (notamment l’essence, l’huile moteur et les pesticides) pour les dégrader naturellement avant, par exemple, qu’ils ne contaminent nos sources d’eau potable. Il est temps de considérer à sa juste valeur la richesse sous la surface de notre planète, en l’intégrant de façon systématique aux projets d’aménagement de demain.
1 PNAS - Enumerating soil biodiversity (Mark A. Anthony, S. Franz Bender et Marcel G. A. van der Heijden) Juillet 2023
2 GEO - Le ver de terre, un animal "dont la disparition est aussi inquiétante que la fonte des glaces" (2022)
4 Commissariat général au développement durable - La matière organique et le carbone dans les sols, mai 2019