Énergie : d'où vient la catastrophe annoncée et que peut-on faire ?

30 %
Le prix de l'énergie a augmenté de plus de 30% sur un an en juin 2022.

On va aller droit au but : l’hiver sera froid dans les maisons, chaud dans la rue et sec pour nos portefeuilles. Voilà la réalité.

Ceux qui l’ont bien compris, et qui cherchent déjà à s’en protéger, ce sont les patrons d’Engie, EDF et Total Energies qui ont signé, il y a une semaine, une tribune pour expliquer, excusez du peu, que, si les Français voulaient avoir de l’électricité pendant l’hiver, il allait falloir se serrer la ceinture et baisser la consommation. On est en France, on est au XXIe siècle, nous sommes une des dix nations les plus prospères au monde et on nous annonce, en plus de la flambée des prix, un rationnement pour l’hiver. Comment en est-on arrivé là ?

Ukraine on vous dit, mais bon dieu c’est bien sûr, et comme c’est commode, la guerre en Ukraine a bon dos et explique tout. En réalité, ce fiasco absolu vient de plus loin. Et on va vite s’apercevoir que les choix politiques faits par l’Europe et par notre propre gouvernement sont largement responsables de notre fragilité face à la crise ukrainienne.

En Europe, le prix de l’électricité est défini par le coût de la dernière unité d’électricité que vous devez acheter. Autrement dit, ce qui compte pour définir le prix, ce n’est pas la moyenne de ce que coûte la production d’électricité, ce qui compte, c’est ce qu’il faut mettre sur la table pour acheter la dernière unité d’électricité nécessaire pour faire tourner votre marché de l’électricité. Pendant longtemps, la France, grâce au nucléaire et à ses barrages, était peu dépendante de l’extérieur, importait peu et bénéficiait d’un coût de l’énergie bas ; c’était même un des rares avantages pour nos entreprises par rapport aux Allemands. Et bien tout ça, c’est du passé ; pour la première fois depuis des années, les prix de l’électricité français sont les plus élevés d’Europe avec un prix de l’énergie qu’on nous annonce pour l’hiver deux fois plus élevé que nos voisins.

Maintenant ouvrons le ventre de la bête pour comprendre ce qui s’est passé.

D’abord, tout a été fait pour ruiner et affaiblir EDF. On a eu la conjonction d’un pilotage de l’entreprise publique très hasardeux et de contraintes absurdes imposées par l’Europe – par exemple la nécessité d’offrir de l’énergie à prix fixe à des concurrents qui ont vendu de l’électricité sans la produire… Pas de commentaire. Globalement, il faut le dire, la politique énergétique menée par l’Europe depuis des années est un gigantesque fiasco. Dans un ouvrage il y a quelques années Europe il faut tout changer, j’avais tiré les sonnettes d’alarme à ce sujet. Une précision : quand le gouvernement fait semblant, ces derniers mois, de bloquer les prix de l’électricité, c’est quand même nous qui allons payer. EDF est en train d’accumuler des déficits colossaux et le gouvernement a d’ores et déjà annoncé qu’il payerait la facture de 7 milliards d’euros, autrement dit vous allez payer d’une façon ou d’une autre.

Ensuite, il y a eu l’Allemagne qui a conduit son choix fou de sortir du nucléaire. Résultat : leur facture d’énergie a explosé mais leur taux d’émission de CO2 aussi puisqu’ils se sont tournés vers le gaz. La doctrine allemande, dictée par un pur affichage politique, a consisté à dire « on se moque du nucléaire puisqu’on peut importer le gaz russe ». C’est ce qui explique que l’Europe est aujourd'hui en position de si grande fragilité, car tout notre marché européen a été rendu dépendant par cette décision, sans compter les choix dans d’autres pays comme la Belgique.

Troisième temps, la France. Nous avions tout pour être heureux : du nucléaire, des barrages et donc une électricité peu chère et à faible émission de CO2. Seulement voilà, sous la pression des Allemands et de la folie des écologistes extrémistes, parfaitement dénoncée par Jean-Marc Jancovici qui a montré comme ces choix étaient absurdes d’un point de vue scientifique pour l’écologie, nous avons laissé sombrer notre parc nucléaire.

Et nous avons englouti des sommes considérables – 150 milliards d’euros – rien de moins, pour développer l’éolien – énergie que je ne porte pas dans mon cœur comme vous savez – et les panneaux solaires – qui ne sont plus fabriqués en France ! Juste pour avoir une idée, avec cet argent, nous aurions pu rénover tout notre parc nucléaire. Le développement du renouvelable était évidemment indispensable, mais pas au prix de l’abandon du nucléaire. Précisons que tout ceci a été financé à coup de taxes massives sur notre facture d’électricité sans la moindre transparence notamment avec la taxe CSPE.

Quatrième acte, Emmanuel Macron pendant cinq ans ne prend aucune décision sur le nucléaire. L’entretien de nos centrales a été repoussé, le programme du grand carénage a attendu pendant des mois en vain une décision politique et, surtout, il y a eu cette décision funeste de la fermeture de Fessenheim. Tout ça pour finir par faire marche arrière quelques mois avant l’élection présidentielle.

Cinquième et dernier acte : aujourd’hui. On a, avec cette succession de décisions, créé un système énergétique qui est totalement rigide et dans un état d’efficacité lamentable. La crise ukrainienne n’est donc pas la cause de nos malheurs, elle est juste le révélateur. Pour que l’on comprenne bien : aujourd’hui, sur 56 réacteurs nucléaires, 29 sont à l’arrêt et les cinq nouvelles centrales que l’on attend depuis des années ne verront le jour qu’en 2035. Voilà comment on en arrive là : en partant du système de production électrique le plus efficace et le moins polluant au monde à ce fiasco qui fait que cet hiver vous aurez à la fois peu d’électricité et une facture qui explose.

Que peut-on faire ?

A court terme, la seule solution est d’aller chercher du pétrole, du gaz et du charbon. Cela devrait aussi nous faire réfléchir sur la folie consistant à penser que l’on va pouvoir continuer à pousser sans limite en direction des voitures électriques… sans avoir d’électricité (assez cocasse tout de même de remplacer des voitures thermiques qui devenaient peu polluantes avec les nouveaux moteurs par des voitures électriques produites en Chine et alimentées par des centrales à charbon ! On n’est plus à ça près).

À moyen terme, il faut lancer un vaste plan d’isolation de nos bâtiments et d’amélioration de notre performance énergétique. C’est un effort de longue haleine mais on peut y arriver en mettant les moyens. Pour vous donner une idée, dans notre région, j’ai donné instruction pour que tous nos nouveaux lycées soient autosuffisants en électricité, voire même puissent produire de l’électricité grâce à du solaire. Et les premiers résultats sont très encourageants.

À long terme, il faut d’urgence un plan Marshall pour le nucléaire afin de redresser la situation. Tout ceci doit se faire avec un mix énergétique bien sûr, car la crise montre que l’on ne peut pas être dépendant d’une seule énergie, mais le nucléaire doit être notre socle. De ce point de vue, soyons clairs : il faut arrêter avec le lobby des Allemands qui nous poignardent dans le dos et cherchent à affaiblir le nucléaire au niveau européen. Je le dis clairement : l’Allemagne profite de notre faiblesse actuelle et se comporte très mal en ce moment ; nous devons ouvrir les yeux.

Enfin, il y a des leçons politiques fortes à tirer. D’abord, l’écologie est un impératif mais elle doit être conduite avec une approche sérieuse et scientifique et non par la folie extrémiste des Verts et de l’extrême-gauche, qui portent une grande part de responsabilité dans les choix qui ont été faits. Ensuite, la politique a besoin de choix clairs. Ici, plus qu’ailleurs, le « en même temps » se paye au prix fort. Quand on fait de la politique, il faut du courage et de la constance dans ses convictions. La politique suppose d’être capable de choix stratégiques et tenus sur le temps long. C’est ce qui avait permis à la France d’édifier son parc nucléaire, c’est l’absence de cette vision qui a conduit à la catastrophe actuelle.

Nous sommes une nation d’ingénieurs capable de ces grands sursauts et de ces grands rebonds. Si j’ai voulu vous parler de cela en détail, c’est parce qu’on y voit à la fois ce qu’a été la force de l’aventure française à une époque, la façon dont nous avons massacré ces atouts, mais aussi la confiance que nous pouvons avoir, si nous le décidons enfin, sur notre aptitude à en sortir par le haut.

En somme, un résumé du destin de la France à la croisée des chemins.

 

Pour aller plus loin : La tribune publiée sur le Journal Du Dimanche par les patrons de TotalEnergies, EDF et Engie


A découvrir