Tiré du livre d’Olivier Babeau : « L’ère de la flemme » et de Johan Rivalland. Après les Trente Glorieuses (Jean Fourastié) et les Trente Piteuses (Nicolas Baverez), voici venues, depuis 2005, ce que l’on pourrait appeler en 2025, les Trente Paresseuses.
La France d’hier et d’aujourd’hui : Travail contre Flemme
Après l’euphorie qui a suivi les guerres mondiales, puis l’indifférence un peu blasée une fois les acquis de la modernité considérés comme allant de soi, voici maintenant l’ère de la déprime.
La lutte multimillénaire contre les efforts physiques et contre les contraintes du groupe a en effet abouti à un degré de confort jamais atteint durant les différentes phases de l’histoire longue. Victoire paradoxale, car au-delà des impératifs de la force physique, de l’habileté, et de l’importance de se cultiver, on aura fini par « fuir la vie elle-même ».
Non, ce n’était pas mieux avant, c’était différent, plus physique
« Un ouvrier d’aujourd’hui n’échangerait pas sa vie contre celle de Louis XIV s’il savait sa vie de souffrances ». De fait, aussi loin qu’on regarde dans le passé, on trouve l’impératif de l’effort. C’est ce qui a permis à la fois la survie, mais aussi au-delà, tout le confort dont nous disposons de nos jours. Sans qu’on en ait une pleine conscience. D’où l’invitation qu’il nous fait de remonter l’histoire avec lui pour mieux comprendre et réaliser. Et c’est passionnant.
De fait, les sociétés, même primitives, ont toujours été méritocratiques. Autrement dit, bien que cette notion-même ait tendance aujourd’hui à être vilipendée par certains, on doit bien reconnaître qu’elle a jalonné l’histoire depuis toujours et placé au centre de nos vies l’idée d’effort.
Partant de la pyramide de Maslow, Olivier Babeau met ainsi en exergue ce qui a conduit l’humanité à œuvrer dans le sens de la construction de tout ce qui permet à nos sociétés d’assurer les besoins de survie, d’appartenance et d’accomplissement de soi.
« Quand Cicéron emploie le terme d’humanitas, des humanités, il désigne par là les activités de l’esprit qui font devenir pleinement humain, par opposition à l’animal, et pleinement civilisé, par opposition aux barbares. L’humaniste hollandais Erasme dira plus tard : « On ne naît pas homme, on le devient ». Il signifie ainsi qu’un être humain ne le devient qu’au prix d’un apprentissage exigeant. Cet apprentissage se fait durant la skolè. On n’est pas homme sans effort.
Voire, le cas échéant, cet apprentissage peut se faire dans un esprit de solitude.
Le règne de l’immédiateté et le déclin du courage (heureusement pas pour toutes/Tous)
Mais ces trois piliers se sont brisés. Telle est la thèse d’Olivier Babeau, qui nous montre, faits historiques et statistiques à l’appui, comment les progrès techniques accomplis ont permis d’alléger de manière prodigieuse la charge de travail qui pèse sur nous, au point de plonger nos cerveaux, façonnés de longue date par les contraintes anciennes de la survie, à économiser leur énergie, dans la perspective de la vie facile, sans effort, tentés par la paresse.
A commencer par la jeunesse actuelle, beaucoup plus sédentaire que les générations précédentes et ayant pour une bonne part perdu le sens de l’effort, davantage mue par la flemme, l’immédiat et un fort narcissisme. Au prix de la dégradation physique. Phénomène amplifié par l’épisode Covid. Mais également une baisse incontestable du niveau scolaire, suscité par une école qui a opté pour le nivellement par le bas, avec comme conséquence une montée en réalité des inégalités, et minée par une capacité d’attention réduite en miettes. Reflet d’une société où on ne pratique plus beaucoup la nuance, la place étant désormais à ce qui est court, rapide, incisif, défilement continu. Un présentéisme doublé d’un tout tout de suite sans conscience de la nécessité de l’effort et de l’engagement.
« L’homme de l’ancien temps se voyait, selon la phrase bien connue de Bernard de Chartres au XIIe siècle, comme un nain juché sur les épaules de géants. L’homme moderne vit dans l’illusion d’être le premier à vivre. »
Mais c’est la France de manière générale qui subit une forme d’état d’esprit qu’ont amplifié les 35 heures ou la retraite à 60 ans. Creusant négativement l’écart avec les autres économies comparables, y compris en ce qui concerne le revenu par habitant.
« Notre tendance à tout attendre du travail des autres à travers la manne de l’Etat-providence alimente un terrible cercle vicieux de baisse du travail, chacun comptant sur les autres ».
Le déclin du courage, cher à Alexandre Soljenitsyne, plonge notre pays dans un état que ne connaissent pas par exemple les pays émergents, qui ne sont pas habitués à un confort que nous trouvons pratiquement normal là où eux aspirent à en bénéficier davantage, au prix de l’effort.
Un état d’esprit
De fait, il s’agit du développement d’un état d’esprit. Qui se retrouve jusque dans le vocabulaire courant. Des invitations à lâcher prise, à se détendre, au « venez comme vous êtes », tout concourt à ce que chacun se libère au maximum des contraintes pour céder aux appels de la facilité.
« Les outils numériques abîment à la fois le mécanisme de la gestion de la récompense et celui de la gestion de l’effort. Ils nous permettent de désapprendre ce qui avait été une évidence pendant des centaines de milliers d’années. La relation entre effort et récompense est brisée, puisque la récompense est donnée sans effort. On a la jouissance sans la séduction, la nourriture abondante sans la chasse, la reconnaissance du groupe sans besoin d’en passer par ses rites. »
On est même surpris d’apprendre qu’il y aurait plus de 6 millions de jeunes ( !) ni en recherche d’emploi, ni en formation aux Etats-Unis, en déshérence complète, pas comptabilisés parmi les chômeurs, vivant uniquement de subsides de l’Etat (pension invalidité) et qui, d’après les études menées, consacreraient pour beaucoup d’entre-eux l’essentiel de leur temps à jouer aux jeux vidéo.
Un changement profond des rapports sociaux et à la nature
De manière générale, c’est le recul du savoir-vivre et le refus de se conformer aux règles de vie en société qui apparaissent comme particulièrement frappants. Fruit du changement profond de la nature des relations sociales et de l’incapacité grandissante à fournir des efforts. Qu’il s’agisse de politesse, de ponctualité, d’absentéisme à l’école ou en entreprise, ou encore de simples rapports sociaux au quotidien dans de nombreuses situations et même, pire encore, de l’incapacité grandissante à se confronter aux opinions divergentes pour leur préférer ses propres certitudes.
En lieu et place de la réflexion et du libre-arbitre, nous sommes passés à une société mue par les émotions, le relativisme, l’incapacité à réfléchir et à comprendre les autres, à ne suivre autre chose que son simple ressenti. Jusqu’à la bêtise. Jusqu’au phénomène woke. Jusqu’à la mise en danger de la liberté d’expression de peur de heurter telle ou telle sensibilité ou communauté. En laissant place à la recherche permanente de la facilité, du bonheur immédiat, du divertissement dans les apprentissages, au profit au final… de la superficialité, et de l’absence de règles.
« C’est l’une des caractéristiques les plus troublantes de notre modernité : plus nous vivons dans un confort matériel objectif, moins nous paraissons heureux. Comme s’il existait une corrélation inverse entre bonheur et sécurité. C’est en tout cas vrai pour les plus jeunes depuis une quinzaine d’années. »
La menace de l’Intelligence Artificielle
On le perçoit déjà dans l’enseignement, où les élèves sont de plus en plus réfractaires aux efforts de l’apprentissage, voire renoncent rapidement aux études dans lesquelles ils s’engagent, surpris par les nécessaires efforts qu’on leur demande d’accomplir et auxquels pour beaucoup ils n’ont pas été habitués dans leurs scolarité précédente. Avec l’IA, on franchit un cap, les contenus présentés dans les travaux remis au professeur n’étant plus véritablement l’œuvre de l’étudiant, qui présente alors un travail parfois quelque peu insipide, ou tout au moins qu’il ne maîtrise guère, sauf exception.
Comment appréhender l’effort
Dans les derniers chapitres du livre, une réflexion chemine sur la manière dont nous pouvons concevoir positivement l’effort et nous en approprier les vertus.
S’appuyer sur ses passions, sur un sens personnel de la discipline, sur des objectifs ou finalités que l’on peut se fixer, des satisfactions que l’on peut retirer de son engagement, est par exemple un moyen d’aborder sérieusement la question.
Il faut donc savoir sortir de l’habitude, de la routine et de la facilité, pour accepter l’apprentissage, la discipline, l’exigence avec soi-même et la persévérance. On en ressort généralement grandi et satisfait, sans regret du temps et des efforts consacrés à la construction de sa personne et de son devenir. Même si les satisfactions ne sont pas forcément immédiates, et les efforts pour y parvenir permanents. Un prix à payer, écrit-il, « pour être plus », trouver du sens.
L’I.A va-t-elle encore accentuer cette tendance à la nonchalance, la perte de l’effort, du travail ? Possible. Y aura-t-il devant le déclin de la France, de l’Europe un sursaut humaniste pour relancer la « machine » ? Ce serait salutaire pour que ces anciens pays souverains ne deviennent l’Afrique d’hier, en partie esclaves d’autres pays du monde !
Extrait du livre d’Olivier Babeau, L’ère de la flemme, Buchet Chastel, janvier 2025, 288 pages. Et de Johan Rivalland professeur marketing et économie